Thomas Lilti nous parle de sa double vie

Thomas Lilti nous parle de sa double vie

Ou comment concilier médecine et cinéma

À l’occasion du lancement de sa série Hippocrate sur Canal + le 26 novembre, nous avons interrogé Thomas Lilti sur sa vie de médecin-réalisateur.

Trois internes sans grande expérience et un médecin légiste doivent gérer seuls un service et ses malades, les médecins titulaires devant rester en quarantaine à la suite d’une mesure sanitaire. Ainsi débute Hippocrate, série médicale de huit épisodes de 52 minutes diffusée sur Canal + depuis le 26 novembre et dernier opus de Thomas Lilti, qui nous explique comment il réussit à concilier médecine et cinéma.

À quel point la série Hippocrate se nourrit-elle de votre propre expérience de la médecine et de l’hôpital ?
J’ai puisé beaucoup d’éléments dans ce que j’ai vécu durant mes années d’internat, que ce soit des anecdotes, des cas médicaux, ou tout simplement des sentiments : culpabilité, responsabilité, impunité, imposture. Ce que je voulais, c’est montrer la souffrance des patients, bien sûr, mais aussi celle des soignants. Ce n’est pas facile de voir des malades toute la journée et d’être régulièrement confronté à la mort. Je n’en peux plus d’entendre que l’hôpital s’est déshumanisé. L’hôpital, c’est bourré d’humain. Mais je n’ai pas hésité à romancer. À pousser un peu les curseurs, comme on dit dans le jargon.

Comment transmet-on cette expérience à des comédiens ?
Dans Hippocrate, il y a 130 rôles, dont trois seulement tenus par des soignants. C’était donc un véritable défi. Mais pas tant sur l’apprentissage des gestes et de la technique, qui s’acquièrent le plus souvent par simple mimétisme, que sur l’attitude et le ressenti. Comment annonce-t-on un lymphome à une patiente ? Que ressent-on à ce moment-là ? Sur ces questions, j’ai beaucoup été aidé par le fait que nous tournions dans un vrai hôpital. Certes dans un bâtiment désaffecté, mais dans un vrai hôpital tout de même. Les comédiens savaient qu’il y avait des vrais malades dans le couloir d’à côté. Cette mise en situation a influencé toute l’équipe. C’était très important pour moi, je n’avais pas du tout envie de travailler dans un studio de cinéma.



Et dans la vie, comment concilie-t-on médecine et cinéma ?
Cette série est justement une façon pour moi de continuer à construire un pont entre la vie de réalisateur et la vie de médecin, qui sont deux vies très différentes pourtant menées par une seule et même personne. Une façon de trouver une sorte de cohérence, de ne plus être d’un côté un médecin malheureux obligé de cacher sa passion pour le cinéma, et de l’autre un réalisateur qui ne fait pas grand chose de son expérience de la médecine.

Que diriez-vous à un jeune médecin rêvant de se lancer dans une carrière artistique en parallèle ?
La première grosse question à se poser est celle de la vocation : est-ce que j’ai vraiment envie d’être médecin ? Beaucoup d’entre nous sont tombés dans le piège de la première année de médecine, que j’ai essayé de décrire dans mon film Première année, et que je n'ai pas su éviter non plus. C’est-à-dire foncer tête baissée dans le concours sans réfléchir à qui l’on est vraiment. La deuxième grosse question à se poser, c’est "pourquoi est-ce que j’ai envie d’avoir d’une activité artistique ?" Ce type de carrières ne se choisit pas à la légère non plus, cela génère des angoisses de toutes sortes, et notamment financières. Pour moi, les études de médecine n’étaient tout simplement pas supportables sans le cinéma à côté...



Propos recueillis par Camille Hamet
Crédits photo : Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+